Bienvenue à Little Senegal !

Débarqués à New York il y a dix ou vingt ans, les immigrés africains se sont installés à Harlem. Ils subissent aujourd’hui les effets de la récession. Et de la pression immobilière.

La 116e Rue, à Harlem, c’est un peu le marché Sandaga de Dakar. Une enfilade de commerces de tissus, de bijoux, d’épices, de produits de beauté et de cartes téléphoniques internationales. Derrière les vitrines, les chaussures pour dames turquoise, roses et jaunes rivalisent avec les montres en plaqué or et les pots de lait en poudre Nido. On y déniche des CD de Salif Keita à 3 dollars et des DVD de concerts de Youssou N’Dour pour deux de plus. Entre le marché africain en plein air, à quelques pas de la mosquée Malcolm-Shabazz, et le boulevard Frederick-Douglass, où trône la mosquée africaine, les dibiteries (rôtisseries) font face aux boucheries halal. Des cheikhs en tenue traditionnelle croisent des hommes d’affaires, tandis que des haut-parleurs crachent les voix d’Oumou Diabaté et de Baaba Maal. Bienvenue à Little Senegal, le quartier africain de Harlem, capitale noire des États-Unis !

Renaissance

À 17 heures, en semaine, le siège de l’Association des Sénégalais d’Amérique, toujours sur la 116e, ne désemplit pas. Ce mercredi de novembre, des enfants surfent sur Internet, tandis que les adultes regardent un match de foot à la télévision. Sur les murs, des décorations de Halloween voisinent avec des affiches « NY for Obama » et des photos de jeunes Américains d’origine sénégalaise en uniforme militaire. « Nos jeunes partent en Afghanistan, c’est un signe de notre intégration », confie Kaww Sow, un membre de l’association. Journaliste de formation, ce Sénégalais installé à Harlem depuis cinq ans connaît l’histoire de la communauté africaine locale sur le bout des doigts.

« À la fin des années 1970, les Sénégalais ont été les premiers à débarquer à downtown Manhattan, explique-t-il. La plupart sont devenus chauffeurs de taxi. Ils étaient presque les seuls à oser se déplacer dans Harlem, alors miné par la drogue et la criminalité. Ils avaient entendu parler des loyers à bas prix : moins de 100 dollars la chambre, à l’époque… Le bouche à oreille aidant, des milliers de leurs compatriotes les ont bientôt rejoints et ont fait venir leurs familles. Et puis, à la fin des années 1990, une nouvelle vague d’immigrants a déferlé : beaucoup d’Ivoiriens, de Maliens, de Guinéens… » Depuis, le quartier a connu d’importantes mutations. À la fin de cette même décennie, les autorités municipales et fédérales ont décidé de redonner vie à Harlem en rénovant les immeubles et en renforçant la surveillance policière. Le quartier est redevenu dynamique et attrayant sous l’impulsion de la « gentry », les Blancs de Manhattan à la recherche de loyers moins chers. Symbole de cette renaissance, Bill Clinton a, en 2001, installé ses bureaux sur la 125e Rue.

Estimés à plus de vingt mille, les Africains de Harlem revendiquent leur rôle dans ce processus. Mais ils ont le sentiment d’en être aujourd’hui un peu exclus. « C’est grâce à nous que Harlem est redevenu une référence, estime Kaww Sow. Nous avons été les premiers à croire à son potentiel, à une époque où personne n’avait envie d’y vivre. Nous avons créé des emplois et apporté la tranquillité. Les autorités ont aujourd’hui tendance à l’oublier. »

Sur le boulevard Frederick-Douglass, les immeubles flambant neufs poussent comme des champignons. « Deux chambres, prix de départ 476 000 dollars », annonce une pancarte sur une façade. Une agence de la Chase Manhattan Bank et un café Starbucks viennent d’ouvrir. De l’autre côté de l’avenue, Nas Traoré, le gérant du magasin Kalifa Sales, qui vend CD et boîtes de thé vert, ne décolère pas : « Ils veulent foutre les pauvres dehors ; bientôt, ce sera notre tour. » De fait, au fil des mois, le nombre de commerces africains se réduit comme peau de chagrin. Sur la 116e, les propriétaires du café Farfina ont récemment mis la clé sous la porte, tout comme leurs confrères du restaurant Keur Sokhna, tandis que la mosquée Salam fermait…

« Les propriétaires sont malins. À la fin du bail, ils nous demandent de quitter les lieux afin de rénover, puis ils augmentent le prix du loyer. Aujourd’hui, on ne trouve plus de chambre à moins de 500 dollars. Ni de deux-pièces à moins de 1 200 dollars. À cause de la récession, certains de mes amis ont dû déménager dans le Bronx ou à Brooklyn », raconte Ibrahim, un jeune Ivoirien attablé à la Pâtisserie des ambassades.

Loin des radars

Gorgui N’doye (43 ans), le patron de l’établissement, a trouvé la parade : site Web moderne, décor chic, personnel africain et américain, cuisine française et américaine… « Je n’ai pas voulu rester dans les radars, explique cet entrepreneur venu faire des études d’ingénieur aux États-Unis il y a vingt ans. La plupart des business africains ne marchent pas parce qu’ils ne sont pas accessibles aux autres habitants de Harlem. »

Les autorités locales ont récemment convoqué les associations de quartier pour les avertir de l’arrivée prochaine de McDonald’s et de Burger King. « Les restaurants traditionnels africains ne sont pas préparés à faire face à ces géants, se désole Kaww Sow. Le drame, c’est que ces petits commerces sont restés informels. Aujourd’hui, ils n’ont pas d’autre solution que d’économiser ou de s’en aller. » « Ils n’ont pas pensé à devenir propriétaires lorsqu’ils en avaient les moyens et ont continué à envoyer de l’argent au pays, pensant qu’ils ne s’installeraient pas définitivement ici. Ils en paient à présent les conséquences », enchérit cet architecte sénégalais, qui préfère garder l’anonymat.

Les yeux rivés sur un programme diffusé par la chaîne sénégalaise RTS, le vendeur du magasin de CD et de montres a certes entendu parler des aides promises par Barack Obama aux small businesses. Mais, se lamente-t-il, « nous ne savons pas à qui nous adresser ». Les Africains-Américains, qui sont confrontés aux mêmes problèmes, ont organisé l’an dernier une manifestation sur le thème « Harlem n’est pas à vendre ». « Si nous voulons rester dans le quartier, nous devrions peut-être faire pareil », commente Ibrahim.

Antoine Flandrin, à New York
07/01/2010 – Source : Jeune Afrique

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