La loi sur le parrainage votée dans un climat de forte contestation

La nouvelle loi vise à imposer aux candidats des futures présidentielles, dont la prochaine fixée au 24 février 2019, un parrainage de 0,8 % du corps électoral.

Des nuages de gaz lacrymogène ont envahi les rues du centre-ville de Dakar jeudi 19 avril. Les cars antiémeute de la police ont patrouillé dans l’artère commerçante Lamine-Guèye, dispersant à coups de grenade tous les groupes de plus de cinq personnes. Des barricades dressées aux abords du marché Sandaga ont rapidement été démontées par les forces de l’ordre. Retournant pierres et pavés, des dizaines de manifestants ont allumé des incendies de pneus et de poubelles dans les rues fermées à la circulation. Les manifestants, répondant à un appel à protester de l’opposition, ont exigé que le pouvoir retire une révision constitutionnelle jugée « antidémocratique ».

Une loi adoptée à l’unanimité, l’opposition ayant quitté l’Assemblée nationale

A 500 mètres de ce spectacle chaotique, protégés par un périmètre de sécurité, les députés de l’Assemblée nationale ont adopté à l’unanimité, en début de soirée, une loi imposant aux candidats des futures présidentielles, dont la prochaine est fixée au 24 février 2019, un parrainage de 0,8 % du corps électoral. Pour se porter candidat, il faudra environ 52 000 signatures, et 1000 signatures minimum dans au moins la moitié des 14 régions du pays. Face au refus de la majorité de poursuivre les débats avant le vote, l’opposition a quitté l’Assemblée nationale, permettant à la loi d’être acceptée par les 120 députés de la majorité sur 165 parlementaires que compte l’hémicycle.

Selon le pouvoir, ce texte permettra de faire « progresser la démocratie » en barrant aux candidats fantaisistes la course à la présidentielle. Une telle mesure permettra de réduire les frais liés à l’organisation du scrutin, comme les dépenses de campagne, tout en améliorant pour les citoyens la lisibilité des listes électorales. « Aucune démocratie n’organise une élection présidentielle sans filtrage. Quand on gouverne, on cherche à éviter ce qui bloque le système », a déclaré le ministre de la justice, Ismaïla Madjor Fall à la sortie de l’hémicycle.

Objectif d’écrémage avoué

Dans les rangs de l’opposition, les députés sont nombreux à voir dans cette loi une tentative anticonstitutionnelle dont l’objectif d’écrémage avoué nuira à la diversité du paysage politique sénégalais. D’autres y relèvent un dessein plus pernicieux : l’élimination des adversaires politiques du président Macky Sall. Selon Madické Niang, président du groupe parlementaire Liberté et démocratie, « cette loi remet en cause des principes intangibles qui aujourd’hui fondent l’exercice d’une démocratie mûre. On ne peut pas mettre sur un même pied d’égalité les partis politiques et les indépendants ». Mercredi, un collectif de 24 associations de la société civile ainsi que l’association des imams et prédicateurs du Sénégal et l’archevêque de Dakar avaient appelé le président à préférer une solution consensuelle à ce projet de loi controversé.

Un climat de contestation violente

A l’Assemblée d’abord, où la séance a dû être suspendue à la suite d’ une bagarre entre parlementaires. Puis dans la rue, où plusieurs opposants politiques ont été arrêtés par la police pour avoir contrevenu à l’interdiction de manifester. Parmi eux, les anciens premiers ministres Idrissa Seck, aujourd’hui président du parti Rewmi, et Abdoul Mbaye, ancien premier ministre de Macky Sall entre 2012 et 2013, désormais président de l’Alliance pour la citoyenneté et le travail. D’autres leadeurs de l’opposition ont subi le même sort. Ainsi, Malick Gakou, chef du Grand Parti ; Thierno Bocoum, président d’AGIR (Alliance générationnelle pour les intérêts de la République) ; Oumar Sarr, coordonnateur du Parti démocratique sénégalais ; et l’activiste Kilifeu, du mouvement citoyen Y en a marre, ont été arrêtés dans la matinée.

Les échauffourées se sont multipliées dans plusieurs villes du pays. A Dakar, les citoyens arborant des signes de l’opposition à proximité des quartiers Sandaga et Médina étaient systématiquement arrêtés par la police. Il a suffi à un homme de brandir le drapeau du Sénégal pour être interpellé, à un autre de clamer « Nous disons non ! » pour être empoigné. Certains jets de grenade ont directement visé des groupes de journalistes blessant au moins deux d’entre eux. Des gestes qui ont choqué les médias locaux, peu habitués à subir un tel traitement.

Alors que le Sénégal est en proie à la colère de la rue, le président, Macky Sall, était ce matin à Paris où il devait rencontrer son homologue, Emmanuel Macron. Difficile pour l’opposition de ne pas y voir une discrète façon d’échapper à un climat démocratique de plus en plus tendu.

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